Quelques notes et réflexions, éparses, autour de mon retour à Québec, après un peu moins de 36 mois passés en France. Il ne faudra pas me tenir rigueur de ces écrits pour lesquels je chercherai surtout la spontanéité dans le but de conserver mes premières impressions... quitte à devoir les interpréter par la suite de façon plus nuancée!

samedi 31 mai 2008

Revisiter son histoire...

Il a souvent été fait référence au passé colonialiste de la France dans l'actualité au cours des trois dernières années. Chaque fois, avec grand inconfort.

J'ai évoqué à quelques amis la semaine dernière mon étonnement devant la pudeur (c'est un euphémisme!) du Musée du Quai Branly face à ce passé (récent) de la France. J'ai trouvé cela choquant. Fascinant aussi, d'une certaine façon, de constater quel point, même à l'ère des médias où tout le monde semble prêt à parler de tout, un aussi grand peuple pouvait avoir autant de mal à parler de cette épisode de son histoire. Remarquez, le Québec et le Canada ne sont pas forcément beaucoup plus confortables quand il s'agit de l'histoire de nos relations avec les autochtones d'Amériques.

Alors ce soir, en voyant un documentaire sur Thomas Sankara, à la suggestion de Charles-Antoine Bachand, je réalise encore un peu plus pourquoi ce peut être un sujet aussi compliqué pour la France. Un sujet plein de tabous, de non-dits, d'inavouable, et de relations profondément troublées, même après 50 ans de décolonialisation.

Et cela me fait croire encore plus dans des projets comme ces manuels d'histoire franco-allemands, qui sont probablement parmi les plus extraordinaires projets éditoriaux que j'ai pu voir depuis trois ans.

Aurons-nous un jour un manuel d'histoire du Québec rédigé conjointement par des historiens autochtones, anglophones et francophones? C'est pas un projet pour toi ça Charles-Antoine?

1 commentaire:

cabachand a dit…

En effet, ce type de projet conjoint sera sans doute vital dans un avenir rapproché! Je crois cependant que le passé colonial canadien est peut-être encore plus difficilement avoué que celui de la France. Contrairement au Canada, la France ne peut nier son passé colonial et impérial qu'en usant d'une sérieuse malhonnêteté intellectuelle. La question de savoir comment chacun de nous profitons, encore aujourd’hui, de s injustices commises envers les Premières Nations n’est tout simplement jamais abordée au Canada.

Le Canada s’est efforcé de nourrir une histoire où l’autre était absent (sinon pour montrer notre force, notre virilité nationale). Il est des évidences de notre histoire que nous ne questionnons même plus. Tous les élèves du primaire et du secondaire apprennent, les doigts dans le nez, que les Algonquiens étaient nomades et habitaient les grandes forêts du Bouclier canadien et la région des Grands Lacs; que les Iroquoiens étaient sédentaires et occupaient la riche vallée du Saint-Laurent. Personne ne pose la question qui semble pourtant évidente : Comment se fait-il que lorsque Champlain est débarqué, il n’y avait plus d’Iroquois dans la vallée du Saint-Laurent ? Que s’est-il passé entre la venue de Cartier et celle de Champlain ? Un blanc historique qui n’intéresse personne ! Surtout que cette même vallée du Saint-Laurent, n’est-ce pas justement là où est née la Nouvelle-France? La disparition des Iroquois de la vallée du Saint-Laurent nous arrange un brin.

Et que dire de la venue du célèbre régiment Carignan-Salières ? Tous les élèves apprennent comment ses braves soldats sont venus défendre la colonie naissante ! Le roi, généreux, envoie des gardes pour défendre la colonie, voilà la version officielle alors que tout porte à croire qu’il existait à l’époque une guerre ouverte entre les nations iroquoises et la France pour le contrôle du territoire, pour le contrôle du commerce. Une guerre comme toutes les autres, où chaque camp avait ses motivations, où chaque camp a commis ses atrocités (eh oui! le massacre de Lachine est-il si pire que les massacres commis par les soldats français lorsqu’ils brûlaient les villages iroquois encore habités par des femmes, des vieillards et des enfants ?). Pourquoi présenter cette guerre autrement que pour ce qu’elle est ? Comme si les forces françaises n’avaient été qu’une sorte de régiment de casques bleus avant l’heure.

Le passé colonial canadien est très difficile à admettre encore aujourd’hui. Nous nous sommes dotés d’une « épopée » où l’Autre n’existe pas, où les seuls conflits ont toujours été entre anglo et franco (comme s’il n’y eut pas aussi de sérieuses luttes ouvrières au Canada). Peut-être nous est-il si difficile d’admettre cette réalité pour la simple et bonne raison que nous profitons toujours de cette histoire. Admettre notre violence passée serait admettre que les quelque 10 000 pieds carrés de terrain que j’ai achetés à Gatineau ne m’appartiennent que grâce à un vol systématique perpétré aux dépens de nations qui habitaient cette région des centaines d’années avant que j’y mette les pieds (je pourrais dire des milliers d’années, mais il est encore difficile de savoir avec justesse si les Archaïques Laurentiens qui habitaient la région il y a environ 6 000 ans sont réellement les ancêtres des nations algonquiennes qui étaient présentes au XVIe siècle).

Il est impératif de remettre l’Autre dans notre histoire, de souligner l’existence de la communauté juive du XVIIIe siècle, des nations qui ont continué de lutter alors que la couronne française avait lâché la colonie, des esclaves noirs et autochtones de la Nouvelle-France, de Kondiaronk (l’un des plus grands diplomates de l’histoire !), des anarchistes du XIXe siècle, des membres de la communauté des Doukhobors, des travailleurs qui ont tout de suite su les dangers de l’individualisme que tentait de leur faire avaler l’Église et les industriels.

Réduire l’histoire canadienne à une lutte entre franco et anglo est un crime qui permet que persistent des injustices qui servent une majorité.

Je crois qu’en ce sens, malgré les malaises, la France a une indéniable longueur d’avance sur le Canada. Il n’est pas d’œuvre à la Bataille d’Alger dans l’histoire canadienne. Il est quelques très bons documentaires, mais rien qui ramène l’histoire de l’Autre dans la lumière du « mainstream ». Il nous faut revoir, honnêtement, l’histoire canadienne.

Ce que je connais des manuels franco-allemands dont tu parles me semble fort intéressant même s’ils me semblent trop souvent éviter les points de réelles ruptures entre ces deux peuples. Sans compter qu’il existe aussi le réel danger de réduire l’histoire à la dichotomie franco-allemande, alors qu’il y eut des moments où cette dichotomie n’était pas le moteur de l’histoire. Les socialistes allemands et français ont parfois su travailler ensemble contre les capitalistes allemands et français. Sans compter qu’il est aussi de grands absents de l’histoire européenne. Qui parlent des Roms en Europe ? Qui parlent du sort qui leur a été et leur est toujours réservé, et ce, peu importe le pays ?

Je crois que ce dont nous avons réellement besoin, c’est d’une réécriture de l’histoire. Il est des dizaines d’historiens qui font un travail remarquable, mais qui demeurent presque inconnus du grand public (Bryan Palmer est, à ce titre, l’un des plus grands historiens du Canada). Il faut faire ce que Zinn a réussi à faire aux États-Unis, écrire l’histoire de ceux qui ont perdu, de ceux qui ont été victimes de la violence canadienne, de ceux qui ont résisté.

Désolé d’en mettre si épais, j’en suis là dans mes réflexions. Cela dit, je dois avouer que, bien égoïstement, je suis très heureux de ton retour en sol québécois ;-) !